Une reconstitution passionnante : “L’Inconnue de Whitechapel” de Catherine Delors, paru le 26 mars 2026 aux éditions Héloïse d’Ormesson.
Le pitch : Mary Jane Kelly se cache à Whitechapel, pour échapper à un passé sulfureux. Son allure détonne dans ce quartier populaire, situé à l’est de Londres. Des tensions sociales accrues secouent le quartier depuis l’afflux d’immigrants juifs fuyants les pogroms d’Europe centrale. Les loyers flambent, le chômage s’aggrave. L’amant de Mary Jane perd son travail et sous la pression de leur propriétaire, elle doit se résoudre à se prostituer de manière à payer son loyer.
Une série de crimes, comparés à des meurtres rituels, défrayent la chronique à l’été 1888, tandis que la police ne fait pas mystère de ses soupçons envers les réfugiés. Le surnom de “Jack l’éventreur” se répand et de violentes émeutes antisémites éclatent alors. La communauté juive elle-même se déchire, entre révolutionnaires, qui se rassemblent au club des travailleurs internationaux, et ultra religieux, parmi lesquels Aaron Kosminski, un jeune chômeur originaire de Pologne.
Après la découverte de deux nouvelles femmes égorgées, l’une dans la cour du club socialiste, l’autre derrière la grande synagogue, Scotland Yard tâtonne et privilégie la piste d’un suspect juif, sans véritable preuve.
En redoutable détective Catherine Delors mène l’enquête dans ce monde parallèle des truands, des dockers, des prostituées, des pickpockets, des prolétaires et reconstitue, comme autant de pièces à conviction, cette ténébreuse affaire du premier serial killer des temps modernes.
Si j’avais repéré ce roman dès sa sortie, le tumulte de ma petite vie ne m’a finalement pas donné l’occasion de m’y pencher plus avant… Jusqu’à ce que les organisateurs du salon “La Cigogne Noire“, organisé les 12 et 13 septembre derniers à Moult-Chicheboville, ne me confient la mission d’animer une table ronde consacrée au polar historique… Avec Catherine Delors parmi les invités ! Je me suis donc plongée avec plaisir dans cette lecture durant mes congés d’été, j’ai longuement échangé avec l’autrice sur le salon, j’ai modéré avec bonheur cette belle rencontre… Ne me restait plus qu’à prendre le temps de chroniquer cet ouvrage pour rattraper le temps… En plein cœur de l’Histoire !
Bien loin de se contenter d’une énième version de la légende de Jack l’Eventreur basée sur les éléments que tout le monde connaît, Catherine Delors s’est livrée à un incroyable travail de recherche, de documentation et d’investigation, d’une profondeur sans égale et d’une redoutable minutie, pour nous proposer bien plus qu’un roman au profit d’une captivante contre-enquête, fondée sur des faits et autant de détails tout à fait avérés. Une véritable reconstitution dont elle a soigné le contexte historique, dans sa dimension humaine, sociale, économique et politique.
Nous voici donc replongés dans un quartier de Whitechapel de 1888 plus vrai que nature, dont on perçoit tous les aspects, dont on cerne toutes les tensions. En nous entraînant aux côtés des populations du quartier le plus glauque du Londres victorien, plus particulièrement des migrants juifs, victimes d’un antisémitisme ambiant particulièrement violent, et des prostituées, cibles privilégiées de notre dangereux tueur en série, mais aussi véritables proies d’un répugnant système qui leur coupe la parole et les traite comme du bétail, l’autrice nous offre une lecture bigrement immersive, saisissante mais aussi et surtout enrichissante à plus d’un titre.
Au détour de ces ruelles malfamées, plus dangereuses que jamais à la nuit tombée, l’autrice nous dresse un fascinant portrait de la plus connue des inconnues, de cette histoire comme de l’Histoire, j’ai bien sûr nommé Mary Jane Kelly, dernière victime de Jack l’Eventreur, dont on ne sait rien mais sur laquelle l’autrice a tant à nous révéler, pour laquelle on se prend d’affection et d’empathie tant son parcours nous émeut autant qu’il nous sidère… Mais ça, ce sera à vous de le découvrir !
Ainsi l’autrice s’intéresse peut-être moins aux crimes eux-mêmes qu’à ses coulisses, resituant parfaitement les faits dans le temps comme dans l’espace, mettant en lumière ses protagonistes, qu’ils soient directs ou collatéraux, rappelant à quel point l’enquête, la vraie, a été bâclée car trop vite orientée sans tenir compte de toutes les informations. Le tout est servi par une plume fluide d’une grande élégance, un style tout à la fois vif et sensible, étonnant de finesse et de justesse, pour une lecture dans laquelle on se laisse embarquer sans réfléchir ni hésiter, peu importe les révélations et les dangers auxquels on pourrait se confronter.
En bref, à travers ce thriller historique, Catherine Delors reprend l’enquête et redonne aussi la parole à ceux qui ne l’ont pas eu à l’époque… C’était mon premier roman de l’autrice, mais assurément pas le dernier, je puis vous l’assurer : “Blanche et la bonne étoile” se trouve d’ailleurs en première ligne de ma wishlist !