Un polar ambitieux et dangereusement actuel : “Ruptures” de Bernard Minier, paru le 26 mars 2026 aux éditions XO.
Le pitch : Lundi 28 avril 2025. L’Espagne est paralysée par la plus grande panne électrique de son histoire. Directrice de la filiale espagnole de StarCo, Emma Bosch se précipite au chevet de son père, dont la vie dépend d’un respirateur artificiel. Elle n’arrivera jamais.
Aux États-Unis, les corps sans vie de plusieurs collaboratrices du célèbre milliardaire Milton Gail, le fantasque et génial fondateur de StarCo, sont retrouvés. Toutes étaient enceintes.
C’est le début de l’extraordinaire enquête que va mener Lucia Guerrero des deux côtés de l’Atlantique et dans les fabriques ultra-secrètes où s’inventent le présent et le futur de milliards d’individus. Jusqu’à un face-à-face inoubliable avec celui qui a fait main basse sur la terre et sur l’espace.
Si je suis toujours ravie de retrouver Bernard Minier en librairie, je dois vous avouer l’avoir fait avec un peu d’appréhension cette année : Non pas à cause de Lucia Guerrero, à laquelle je me suis volontiers attachée après déjà deux affaires élucidées ensemble… Mais bien plutôt pour les thématiques abordées, dont je ne suis pas trop friande, me rappelant avec un peu trop de vigueur à quel point ce monde est fou… Mais si la littérature était justement la clé ?
Avec l’audace et tout le talent qu’on lui connaît, Bernard Minier nous offre bien plus qu’une simple enquête au profit d’une profonde réflexion sur notre monde contemporain et les dérives qui sont en train de le faire basculer au prétexte de progrès… Et de quelques milliardaires fous, imbus de leur personne et avides de pouvoir, qui estiment que le monde leur appartient et qu’ils peuvent en faire ce que bon leur semble, sans considération pour l’ensemble de la population… Alors que migrer sur Mars n’est pas encore pour demain.
Ainsi Bernard Minier s’est-il abreuvé de notre sinistre et inquiétante réalité pour mieux nous alerter à travers la fiction, au gré d’une intrigue extrêmement dense et complexe, mais subtilement pensée et redoutablement maîtrisée. Le danger n’est pas tant l’intelligence artificielle, ni même les nouvelles technologies de manière générale, mais surtout la façon dont on s’en sert et l’objectif visé. C’est tout à la fois bigrement instructif et terriblement passionnant, subtilement subversif et franchement inquiétant.
Mais si l’histoire fonctionne aussi bien, c’est aussi parce qu’on s’y laisse emporter aux côtés d’une galerie de personnages fort bien croqués… A commencer par ce milliardaire énigmatique et insondable, qu’on n’arrive jamais à cerner (à l’image de son modèle avéré que je ne nommerai pas). Mais également et surtout Lucia, l’atout foncièrement humain de ce récit, vecteur de morale et d’émotions sans dispenser maux et jugements, dont on perçoit la force autant que les fragilités, qui ne tait pas ses convictions par crainte de se faire écraser et travaille pour la justice, quoi qu’il advienne, quoi qu’il en coûte.
Le tout est porté par un suspense de tous les diables, servi par une plume fluide, dynamique et percutante, un style vif, nerveux et efficace, ne nous laissant aucun répit… Tout en nous imposant de prendre notre temps : Parce que nous voici pris au piège d’un jeu dangereux, il s’agirait donc de ne pas perdre la tête ou les pédales !
En bref, il fallait oser s’attaquer aux puissants… Bernard Minier relève brillamment le défi avec ce polar d’une modernité saisissante… Et d’une clairvoyance alarmante : N’oubliez pas qu’un lecteur averti en vaut deux !