Un roman noir d’une saisissante densité : “D’où personne ne revient” de Clarence Pitz, paru le 26 mars 2026 aux éditions Belfond.
Le pitch : L’île de la Sentinelle. La mort attend quiconque ose s’aventurer sur cette langue de terre bordée par les eaux turquoise du golfe du Bengale. Marie Seghers en sait quelque chose : les habitants de l’île viennent d’assassiner, à coups de flèche, son frère, son fiancé et leur guide. Elle-même ne doit sa survie qu’à l’intervention miraculeuse de l’armée indienne.
Mais que faisait cette riche héritière belge sur ce lieu interdit ?
L’inspecteur Narayan, fervent défenseur des droits des peuples protégés, est bien décidé à faire de Marie un exemple et à l’envoyer croupir en prison.
De son côté, Parvadhî, avocate indienne chargée de la défense de la jeune Belge, découvre un lien mystérieux entre cette affaire et celle, très ancienne, du ” tueur à la torche “. Un homme qui assassinait des enfants intouchables, et qui vient justement d’être libéré…
Est-on vraiment en retard face à une pile de bouquins en attente d’être lus ? Répondre par l’affirmative sous-entendrait une contrainte, ce qui relève de l’ineptie puisqu’il s’agit d’une passion, qu’on assouvit pour le simple plaisir de lire. Dès lors, j’ai décidé d’un commun accord avec moi-même que je n’accusais aucun retard, que je lirais tel livre à l’instant voulu ! Et mon instinct de lectrice passionnée m’a conduite vers ce titre aussi prometteur qu’inquiétant, dernier roman de Clarence Pitz que je me suis procuré en mars dernier, à l’occasion du salon PolarLens… Pour une invitation au voyage qui vire au périple cauchemardesque !
Savoir qu’il existe des territoires interdits et dangereux sur cette planète est une chose… Y vivre une captivante expédition littéraire en est une autre ! J’avais déjà entendu parler de l’île de North Sentinel, petit morceau de terre des Andaman perdu au cœur du Golfe du Bengale. De mémoire, c’était dans le cadre d’un reportage diffusé sur France Culture. Je me rappelle avoir été soufflée d’apprendre qu’un peuple, les Sentinelles donc, y vivait encore à l’écart du monde et défendait farouchement cette autarcie en attaquant tout visiteur qui oserait s’y aventurer. C’est d’ailleurs une infraction passible de poursuites en Inde… Si vous n’êtes pas criblé de flèches avant : Tenez-vous-le pour dit !
C’est pourtant à cet endroit que la jeune héritière belge Marie Seghers souhaitait se rendre avant de réchapper miraculeusement au prévisible massacre : Et c’est ainsi que l’aventure démarre… Pris au piège d’une ambiance immédiatement hostile, une tension indéniablement palpable, le lecteur ne demande pas son reste et se laisse volontiers embarquer au cœur de cette intrigue bigrement retorse mais diablement maîtrisée et dangereusement palpitante. Se jouant de nous comme de ses personnages en plus des temporalités, l’autrice nous laisse naviguer à vue, au gré des nombreuses (fausses) pistes et moult rebondissements, disséminant ses indices et éléments avec subtilité comme on distribue les pièces d’un puzzle dont on ne connaît pas le dess(e)in… Mais qui vont malgré tout s’imbriquer… Et nous laisser ébaubis une fois la dernière page tournée !
Mais la vraie force de ce roman réside très probablement dans l’ensemble de ses protagonistes. Sombres et ambigus, pas franchement attachants mais assez complexes, permettant d’aborder tous les angles de vue et ainsi de voir le regard occidental se heurter à la vision orientale… Mais aussi d’apporter une dimension anthropologique et sociétal au récit, sans jamais nous ennuyer ni nous assommer. Bien au contraire, c’est prenant, trépidant, vibrant, vivant… Plein d’humanité. Cela permet également d’appréhender la notion de frontière, de limite, sous bien des aspects… Pour mieux rappeler qu’il en est à ne pas franchir…
Le tout est porté par une plume fluide, exaltée et exaltante, un style dynamique mais ciselé, ce qui ne fait qu’ajouter au vif intérêt qu’on porte à ce roman. On veut savoir, on veut comprendre. On veut démêler les fils, établir les liens, assembler les pièces, cerner les limites, percevoir toute la profondeur de ce texte terriblement immersif, dont on ne ressort pas forcément indemne.
En bref, Clarence Pitz nous offre ici un thriller d’une intensité rare… Qui figure sans aucun doute parmi mes préférés de l’autrice !